Bonjour, et bienvenue sur Archéolozère ! J'ai créé ce site en vue de diffuser mon mémoire de maîtrise qui a porté, en 2005/2006, sur la Lozère.  Vous êtes déjà plus de 8000 à l'avoir consulté.
 
          Mode d'emploi : les deux premières parties sont disponibles sur ce site, divisées en cinq articles numérotés, la suite est sur Archéolozère 2, vous trouverez le lien sur votre droite.
 
                  La version numérique en ligne est donc complète mais ne présente pas les photos des sites (trop lourd ...), ni les annexes (idem...). De ce fait, sans les photos, c'est un peu indigeste... Si, toutefois, vous êtes intéressé, laissez un commentaire en mentionnant le code du site (BAN 12 par exemple), je peux vous envoyer des clichés par mail. Bonne lecture !
 

Introduction
 
         Bien que la Lozère apparaisse de prime abord comme un parent pauvre en matière d’archéologie, particulièrement en ce qui concerne l’archéologie spatiale, c’est un département riche de centaines de sites archéologiques. Le présent mémoire expose les résultats d’une année de recherches axées sur l’histoire du peuplement du territoire du Mésolithique au haut Moyen Age, recherches qui ont porté à titre d’exemple sur les communes de La Canourgue et de Banassac, dont les superficies respectives s’élèvent à 10 429 hectares et 1 741 hectares. Cette recherche s’inscrit plus largement dans le cadre d’une problématique portant sur l’histoire de l’occupation du sol en milieu karstique, la zone d’étude se situant au cœur de la région des Causses Majeurs. A plus grande échelle, ce sujet se rattache également à un projet de recherches diachroniques et pluridisciplinaires qui intéressent le développement du Massif Central, dont l’originalité est de montrer que l’isolement de cette région est, en réalité, très récent. Ce programme, qui portera à la fois sur les territoires et leurs limites, le paysage et l’environnement, les réseaux urbains et les réseaux de communication, les institutions, le peuplement et les productions mobilise les énergies de laboratoires rattachés à l’Université, mais aussi au CNRS et au Ministère de la Culture pour ne citer que les principaux. L’espace des Grands Causses, à la fois très central et paradoxalement déserté, présente la même originalité : peuplé anciennement et densément, c’est un milieu original, apparemment hostile mais qui propose en réalité une panoplie très complète de ressources dont l’homme a très tôt su tirer profit. Cet espace, mis à l’honneur par Martel dès la fin du XIXe siècle, et revisité par les frères Cord et Armand Viré, n’a cessé d’être étudié depuis : alors que le Dr Prunières et Louis de Malafosse se passionnaient pour les pratiques funéraires préhistoriques et protohistoriques caussenardes, Marres publiait dès 1936 une thèse de géographie (Marres 1936) portant tant sur les aspects purement géologiques que sur une approche humaine du peuplement des causses. Le XXe siècle a, quant à lui, porté un point d’honneur à étudier le développement des ateliers de production de la céramique sigillée à Banassac et à la Graufesenque et à approfondir l’étude de la capitale gabale Anderitum, alors que les premiers répertoires archéologiques étaient publiés par les érudits Balmelle, Morel et Peyre.
Quant à l’archéologie spatiale, qui prend en compte tous les sites d’un territoire donné d’un point de vue diachronique dans une perspective de synthèse sur le peuplement, elle n’avait jamais été appliquée à l’échelle d’une commune. L’espace des Grands Causses étant bien trop vaste pour être appréhendé en une année, mon choix s’est donc dirigé vers deux communes tests, Banassac et La Canourgue, d’une part très fournies en matière de bibliographie, d’autre part très intéressantes du point de vue de l’occupation du territoire.
C’est en cartographiant les sites archéologiques de Lozère dont fait état la Carte archéologique de la Gaule (Fabrié, Provost dir. 1989) que l’on peut remarquer la densité et la diversité des découvertes faites sur les causses et en particulier sur les communes de Banassac, agglomération secondaire antique, et de La Canourgue, d’où mon choix de me focaliser sur ces deux entités administratives liées géographiquement et historiquement et jamais étudiées d’un point de vue spatial. Il est évident que cette carte correspond avant tout à une carte de la recherche mais il était important de choisir une zone d’étude présentant une variété de sites, de périodes d’occupation et un nombre d’établissements suffisant pour permettre l’élaboration de statistiques pertinentes, l’intérêt étant de donner une vue spatiale de l’histoire de l’occupation de ce territoire. Le cadre communal est bien sûr anachronique mais il présente l’avantage de faciliter le dépouillement de la bibliographie locale et permet la demande d’autorisations administratives ciblées.
Cette zone, située à l’ouest du département, a particulièrement attiré mon attention dans la mesure où un centre de production de céramique sigillée s’y est développé au Haut - Empire. Ces ateliers, rattachés au groupe des ateliers de Gaule du Sud, ont été implantés dans une vallée située à la frange des causses, zone privilégiée de contact entre les deux milieux. Il me paraissait intéressant de voir comment ceux-ci avaient pu dynamiser la région au vu de l’évolution antérieure du peuplement depuis la Préhistoire et donc mesurer leur impact ainsi que leur intégration spatiale au réseau de villae contemporaines. De plus, une partie du causse de Sauveterre, rattachée à la commune de La Canourgue, est riche en tumuli et dolmens, en stations de résiniers et en abris sous roche. Cette fenêtre permettait donc de faire une synthèse sur les traditions artisanales, les modes de vie et les pratiques funéraires locales.
Cette zone d’étude se voulait donc un microcosme représentatif de ce que l’on pourrait s’attendre à trouver dans le cadre d’un travail similaire portant sur l’ensemble des Grands et Petits Causses. Le sujet pourrait donc, à l’avenir, s’étendre à plus grande échelle à un inventaire global des sites archéologiques des plateaux karstiques du centre de la France.
Enfin, l’espace étudié fait le lien entre le territoire des puissants Arvernes, au nord, et la Gaule du Sud, situation dont il a habilement su tirer parti, tout en étant aux confins du territoire gabale, au contact avec les Rutènes. Le sujet se prêtait donc également à une étude des relations entre les cités.
Le cadre géographique est donc celui des causses et des vallées à la frange des causses, l’obstacle principal en terme de prospection étant la couverture végétale abondante et l’escarpement des reliefs. Sur le plan chronologique, l’étude est diachronique et ne privilégie aucune période, si ce n’est celles les plus fournies en matière de documentation.
Ce mémoire a donc d’abord consisté en un inventaire archéologique des sites présents sur le territoire des communes choisies, recensant tant les gisements connus de longue date que les sites découverts localement par un informateur très prolifique, M. Pol Le Lay, ou encore les indices de sites apparaissant dans la bibliographie locale ou acquis lors des recueils de témoignages oraux. Ceci rejoint d’ailleurs les préoccupations du Ministère de la Culture, qui a en charge la Carte archéologique nationale, d’où ma collaboration avec le SRA du Languedoc-Roussillon qui m’a ouvert ses archives et le dépôt archéologique de Banassac. Le sujet avait également une visée patrimoniale : il s’agissait d’établir un dossier clair sur le patrimoine archéologique des deux communes susceptibles de le mettre ensuite en valeur, du moins de mieux le protéger. Ce travail a aussi consisté à mettre à plat la documentation ancienne et récente et à l’analyser pour en tirer des synthèses sur l’occupation du territoire, dont la finalité est d’établir des hypothèses quand aux dynamiques de peuplement de cet espace si particulier. Il m’a également semblé opportun de tenter une approche spatiale du réseau de mise en valeur des terroirs à la période gallo-romaine afin de replacer les ateliers de production de la céramique sigillée dans leur contexte. A défaut de répondre précisément à tous ces questionnements, ce mémoire expose toutefois les premiers résultats d’une approche diachronique et pluridisciplinaire de l’histoire du peuplement à l’échelle d’une commune.

1. UNE ZONE DE CONTACT 



1.1 LE GEVAUDAN, AUX CONFINS DE L’AUVERGNE ET DU MIDI


1.1.1. Généralités    
La Lozère tire son nom d’une haute montagne des Cévennes dont le point culminant atteint 1699 m, le mont Lozère. Situé au sud du Massif Central, le département occupe la partie la plus septentrionale de la région Languedoc-Roussillon. Ses dimensions maximales sont de 105 Km par 80 Km (Bouret 1853). Il est limité au nord par le Cantal, à l’est par la Haute-Loire et l’Ardèche, au sud par le Gard et à l’ouest par l’Aveyron. Ses frontières sont la plupart du temps naturelles : les gorges de la Jonte, l’Aigoual et les Cévennes le limitent au sud ; la Dèsge et le Bès en font de même au nord ; à l’ouest, c’est l’Aubrac et le causse Méjean. La Lozère présente une densité de 14 hab./Km², sur une surface d’environ 5168 Km². Une grande partie du territoire, 92 %, présente de grands espaces pour lesquels la densité ne s’élève qu’à 8 hab./Km², et sur les causses elle atteint tout juste 2 hab./Km². C’est d’ailleurs le département le moins peuplé de France. Celui-ci a Mende pour préfecture et Florac pour sous-préfecture. L’altitude moyenne de la Lozère est supérieure à 1000 m. L’élevage y est prédominant et le département est presque exclusivement rural. L’industrie est principalement liée à l’élevage (fromage) et à l’exploitation forestière. C’est grâce au secteur tertiaire, en particulier les services et l’activité touristique, que le département développe son économie.
Par sa localisation privilégiée entre le Midi de la France et l’Auvergne, le Gévaudan s’affirme en tant que zone de contact. Terre de passage, la Lozère a vu depuis la Préhistoire les populations et leurs troupeaux gagner les terres d’estive par les drailles. Au Moyen Age, elle accueille les itinéraires du pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle. Encore aujourd’hui, elle est traversée par l’A 75 qui relie le nord et le sud du Massif Central. Malgré son relief et son climat, c’est une terre de passage obligé.
 
1.1.2. Un sous-sol tourmenté 


Le département repose sur un vaste socle granitique qui conserve des traces de l’orogenèse hercynienne et affleure sur plus des trois quarts de la Lozère en roches cristallines, principalement gneiss, micaschistes et granite. Dans la région des Causses, le socle hercynien est recouvert par l’accumulation de sédiments. Il est à noter que c’est au Permien de l’ère primaire que se sont formés dans la région de Banassac et sur les rives du Lot des terrains gréseux ou argilo-gréseux qui ont permis aux ateliers de production de la céramique sigillée de se développer. Au Jurassique, la mer envahit le Massif Central et presque tout le Gévaudan. Tous les éléments arrachés aux reliefs par l’érosion se sont déposés au fond des mers en strates superposées, formant les sédiments. La pression et la chaleur les ont transformés en roches dures. La structure de ces roches métamorphiques ressemble à un mille-feuilles, dans lequel on retrouve des centaines de fossiles. Ces dépôts de faible épaisseur ont été presque entièrement érodés au Tertiaire. Seuls quelques rognons de silice, enchâssés dans le calcaire, ont su résister alors que se fondait leur gangue. Mais sur tout le quart sud-ouest, ces sédiments ont résisté à l’érosion ultérieure. Le contrecoup du plissement pyrénéen à l’Eocène a fait remonter les fonds déjà hors d’eau du Golfe des Causses : ces fonds deviennent un plateau qui restera émergé ; cela constitue aujourd’hui la région des Grands Causses. Le plissement alpin, quant à lui, relève de beaucoup le plateau : le mouvement vertical soulève puissamment les Causses à des hauteurs supérieures à 1000 m. Enfin, à la fin du Tertiaire, la Lozère a connu des éruptions volcaniques. La zone concernée occupe une mince bordure à l’ouest de l’Aubrac. Les coulées de lave de l’éruption volcanique du Puy de Gudette ont même atteint le Pont des Nègres. Les pics et lacs gardent eux aussi le témoignage de cette activité volcanique, tous comme les basaltes noirs de l’Aubrac. A la fin du Pliocène, des éruptions ont même laissé, en des points isolés du Causse, des témoins du passage de la lave : Montferrand, La Canourgue et Montmirat sur le Sauveterre, par exemple. Au Quaternaire, un climat très froid règne sur la région et des glaciers se forment, qui rabotent encore un peu plus les reliefs.
Par son sous-sol, la Lozère ne peut être rattachée à une seule région limitrophe : il est trop diversifié. Les Causses et l’Aubrac se poursuivent sur le département de l’Aveyron. Les schistes des Cévennes trouvent leur écho dans les Cévennes gardoises. La Margeride granitique peut être comparée au sud cantalien. Mais la Lozère est le seul de ces départements à posséder cette variété géologique.
 
1.1.3. Tel substrat, tel paysage 


La Lozère présente une grande variété de paysages due à la diversité du substrat géologique. La richesse de ses milieux fait du département un conservatoire du patrimoine naturel allant des pelouses steppiques des causses et leurs forêts, aux falaises et gorges karstiques en passant par les tourbières de montagne riches en herbacées (Buffière 1985). Ainsi, la Lozère est généralement divisée en quatre régions naturelles : la Margeride, l’Aubrac, les Causses et les Cévennes. Les deux premières sont regroupées sous le terme de " montagne ", tout comme l’Aigoual, le mont Lozère ainsi que la plaine de Montbel. Chaque région se caractérise par la nature du terrain, la forme des montagnes et par une végétation. Les Cévennes sont un massif schisteux, alors que le mont Lozère, le Goulet et la Margeride sont granitiques ; l’Aubrac est constitué de basaltes volcaniques et les causses de calcaire (Delon 1941).
 
1.1.3.1. La Margeride granitique, à l’image du Cantal


La Margeride, granitique, occupe la plus grande surface du département, sur tout le nord de la Lozère. Ses limites avec l’Aubrac à l’ouest sont difficiles à appréhender. Ils sont reliés par des plateaux légèrement inclinés. Au nord et à l’est, la région s’étend jusqu’aux limites de la Lozère, au sud elle s’étend presque jusqu’aux vallées du Lot et de la Colagne. Le relief est ondulé, aux formes douces et arrondies, avec des combes et des collines, des vallées, des plateaux. C’est le pays d’herbe verte, dans le prolongement de l’Auvergne. Le climat y est rude, les hivers rigoureux et longs, les étés courts, l’automne et le printemps presque absents. Les terres sont ici acides et pauvres en phosphore, elles sont dédiées au pâturage. Les bois de jeunes pins couvrent aussi une bonne partie du territoire. Cette lande est aussi composée de genêts et de genévriers, de fougères et de bruyère. Au-dessus de 1200 m, l’herbe laisse la place à la mousse et aux gentianes. Le pin sylvestre, le bouleau et le hêtre ou fayard sont très répandus en Margeride. Près des habitats apparaissent les ormes et ormeaux, frênes et sorbiers des oiseaux. On y cultive le seigle, l’avoine et l’orge, le climat étant trop rigoureux pour le froment. L’eau ruisselle en suivant les rases creusées par l’homme. Dans les vallées et les dépressions, elle stagne, créant des tourbières riches en joncs. De nombreux cours d’eau serpentent : la rivière la plus longue est la Truyère, qui se fond en lac au-dessous du viaduc de Garabit. Le bassin de la Truyère comprend aussi la Rimeize, le Triboulin, qui arrose Javols-Anderitum, et la Limagnole. Le bassin de l’Allier comprend quant à lui l’Allier, le Langoueirouxet le Chapeauroux, qui arrose Condate. Le granit, magma primitif solidifié ayant cristallisé, est maître en Margeride. Il a donné lieu à de nombreuses légendes comme celles de la caverne du dragon de Javols (" lou Cougobre ") et le " dolmen " de Gargantua qui est en fait un chaos granitique. Le géant aurait entrepris d’épierrer la terre et de rapporter toutes ses trouvailles en Lozère… La Margeride présente ses plus hauts sommets au Mont Mouchet (1465 m), au mont Chauvet (1486 m), au Roc de Fenestre (1488 m), au Signal de Randon (1551m) et au Truc de Fortunio (1551m). Ses plateaux s’élèvent à une altitude moyenne supérieure à 1000 m.
Le granit est aussi présent au Mont Lozère, plus étroit et plus haut que la Margeride, allongé d’ouest en est du col de Montmirat au collet de Villefort. Ce mont, dont le département tire son nom, est déjà connu de Pline l’Ancien. C’est par une profonde vallée que cette masse de granit est isolée des schistes des Cévennes, une autre petite vallée le séparant des schistes du Bleymard. A l’ouest, le mont est limité par le calcaire des Causses. Il est à noter que le granit est aussi présent au mont Aigoual, dont la Lozère ne possède que le flanc nord.
 
1.1.3.2. L’Aubrac basaltique : mi lozérien, mi aveyronnais


Entre l’Aubrac et la Margeride s’étend la terre de Peyre, terre de transition, où s’est implantée la capitale gabale (Buffière 1985). L’Aubrac et ses plateaux basaltiques sont issus d’un volcanisme vieux de 5 millions d’années mais les cuvettes lacustres se sont formées lors du dernier âge glaciaire, il y a 10 000 ans. Ce sont les quatre affluents du Bès qui forment les quatre lacs Souveyrols, Salhens, Bord, Saint-Andéol, le dernier ayant fait l’objet d’un culte à l’Antiquité. L’Aubrac présente des landes grises jonchées de blocs mais peu d’arbres. Il s’étend sur le Cantal, l’Aveyron et la Lozère, qui se rencontrent à la Croix des Trois Evêques, élevée en 1238 par les moines d’Aubrac. C’est d’ailleurs la ligne de faîte des monts d’Aubrac qui détermine le partage entre l’Aveyron et la Lozère. La plupart des sommets se trouvent en Aveyron mais la Lozère détient le plus haut, le Signal de Mailhebiau (1471 m). La rivière la plus importante de l’Aubrac est le Bès, affluent de la Truyère, née près du lac de Saint-Andéol. La forêt domaniale d’Aubrac s’étend sur 2400 ha (hêtres, aulnes, alisier blanc, sorbier, sureau rouge) mais l’Aubrac est avant tout une immense prairie qui accueille les troupeaux de bovins. L’hiver y est redoutable : le vent souffle en rafales et amoncelle la neige en congères. La neige couvre d’ailleurs l’Aubrac plus de la moitié de l’année.
 
1.1.3.3. Les Cévennes schisteuses, à cheval entre le Gard et la Lozère


A l’opposé de l’Aubrac se trouvent les Cévennes. Situées sur la bordure orientale du Massif Central, entre l’Hérault et l’Ardèche, telles des retombées abruptes sur les plaines rhodaniennes, les Cévennes sont formées de longues crêtes schisteuses, les " serres ", qui bordent de profondes vallées. Situées au sud-est du département, et orientées sud-ouest/nord-est, les Cévennes sont majoritairement constituées de schistes. Ce sont les calcaires, les marnes et les argiles qui se sont accumulés en sédiments au fond des eaux qui ont fourni la matière première nécessaire à la formation de ces gneiss, micaschistes et schistes (Buffière 1985). Les gneiss et les schistes affleurent ainsi sur un quart du département : de Saint-Germain-du-Teil à Villefort, puis sur la rive droite du Lot et dans la vallée de la Colagne. Les gneiss durs et massifs affleurent à Saint-Germain-du-Teil, Chirac et Marvejols ; alors que les micaschistes apparaissent autour de Mende et prédominent dans la vallée de l’Altier, le gneiss réapparaît dans le val du haut Allier. Il est à noter qu’une partie seulement des Cévennes est lozérienne.
 
1.1.3.4. Les Causses, calcaires, entre Lot et Hérault


Les Grands Causses se situent au sud du Massif Central entre le Lot et l’Hérault. Là s’étendent 3000 Km² de plateaux dénudés et caillouteux. Les Grands causses se nomment Sauveterre, entre Lot et Tarn, prolongé à l’ouest par le causse de Séverac, le causse Méjean (médian) entre Sauveterre et Causse Noir, le causse Noir et le Larzac, les deux premiers appartenant à la Lozère. Les causses lozériens s’étendent ainsi sur 102 655 ha et sont couverts par des pelouses à 55 %, par la forêt à 15 %, par des landes à 30 %. La fenêtre choisie englobe donc près de 12 % des Causses lozériens. Le causse de Sauveterre est relié au mont Lozère par le col de Montmirat et s’étend jusqu’à l’ouest de la Lozère. Il a été déboisé par une exploitation intensive et mesure 35 Km sur 25 Km. Par endroits, la couche végétale permet la culture dans les sotchs. Le causse Méjean est séparé de l’Aigoual et des monts du Bougès par le Tarnon, du Causse Noir par la Jonte et du Sauveterre par le Tarn. D’autres causses plus petits existent : Mende, Changefège, Montbel, l’Hospitalet etc. Ils se caractérisent par l’abondance d’éléments calcaires et l’absence de cours d’eau, l’eau de pluie s’infiltrant dans les gouffres et circulant en sous-sol. Les vastes plateaux sont criblés d’avens, de dolines qui conservent l’argile rouge, de lavognes, plus rares, qui permettent de conserver l’eau des pluies. Les causses sont souvent limités par une haute falaise abrupte en à-pic de 500 ou 600 m au-dessus des rivières blotties dans les gorges. La végétation, pauvre à première vue, est composée de landes et de forêts. Il s’agit alors pour les agriculteurs d’épierrer sans cesse les sols de calcaire en plaques pour que chaque brin d’herbe puisse pousser… (Buffière 1985)
 
1.1.3.5. Une utilisation traditionnelle des ressources, à l’image de la diversité du milieu


La maigreur des sols schisteux, granitiques et calcaires, l’altitude élevée de ses plateaux font du département l’un des plus pauvres du pays mais permettent une grande variété d’utilisation des ressources et de stratégies de gestion du milieu. C’est ainsi que l’on cultive la châtaigne dans les Cévennes, en construisant des bancels pour rompre les pentes. La montagne granitique présente de vertes prairies et de nombreux ruisseaux, permettant ainsi l’élevage, et la culture de quelques céréales. On cultive les céréales sur les rares terres propices  des causses ; dans les steppes de cailloux, ce sont les troupeaux de brebis qui font vivre les habitants. Le lait est utilisé pour le fromage du Cantal ou de Roquefort ; la laine était tissée. C’est dans les vallées et les parties basses que l’on cultive les arbres fruitiers. On a aussi longtemps exploité les mines de plomb argentifère, manganèse ou antimoine du Vialas, du Bleymard et du Masseguin (Delon 1941). L’homme a aussi su tirer parti de la forêt. Elle couvre des espaces étendus et est bien entretenue, cultivée et surtout ancienne. Seule une petite partie est abandonnée. Les principales forêts de la Lozère sont Mercoire, Rancgros, Gourdouze, Calcadès et le Bois-Noir. C’est un département qui a été très défriché. L’homme a fait les frais de la suppression à outrance des arbres des coteaux : chute de l’humus, stérilité des flancs de montagnes, inondations lui ont vite rappelé qu’il s’agissait maintenant de reboiser.
On peut remarquer que les villages sont nombreux dans les vallées, plus épars dans les montagnes où les propriétaires possèdent des terres plus vastes, les fermes se concentrant surtout sur les montagnes et dans les plaines, alors que les hameaux et villages se trouvent plutôt dans les vallons et les Cévennes.
 
1.1.4. Un climat de montagne sous influence méditerranéenne  
Le climat lozérien est contrasté : c’est un département de montagne sous influence méditerranéenne et océanique. La nature karstique de ses plateaux, avec leur réseau complexe de galeries et de cavités souterraines qui attirent toutes les eaux de surface, renforce l’impression d’un climat continental et sec. Mais le climat est en réalité plus frais que ce que la latitude pourrait le faire penser. Les montagnes et les cours d’eau omniprésents renforcent l’impression de froid. Il est à noter une différence entre le nord et le sud du département, ce dernier étant plus chaud et présentant un hiver bien moins long. Les vents dominants proviennent du nord et de l’est dans le nord ; mais ce sont les vents de l’ouest et du sud qui soufflent dans le sud. Les vents nord et nord-ouest soufflent plutôt en hiver : on voit alors la neige persister durant plusieurs mois avant que l’on puisse définitivement dégager les congères. Les gelées printanières sont aussi répandues. En revanche, au sud, il arrive de plus que les petits ruisseaux inoffensifs se transforment en torrents destructeurs après quelques pluies (Bouret 1853).
1.1.5.          Le nœud hydrographique de la France
 
Strabon affirmait déjà que la distribution des montagnes et des rivières en Gaule était une providence (in Joanne 1898) et ceci est particulièrement vrai pour la Lozère. A. Joanne, dans sa Géographie du département de la Lozère (Joanne 1898) surnomme la Lozère « le toit de la France » du fait de sa position centrale vis à vis des trois plus grands bassins versants de la France. Les sources sont en effet très nombreuses au pied des causses sur lesquels il tombe près d’un mètre d’eau en quelques mois, eau qui s’infiltre pour ressortir en résurgences. Le département draine en effet 437 cours d’eau sans que presque aucun d’eux ne provienne d’un département voisin. En dehors du bassin de la Seine, tous les autres sont ses tributaires. Ce sont la Margeride, le Mont Lozère et l’Aigoual qui déterminent la ligne de partage des eaux entre la Méditerranée et l’Atlantique et les bassins versants de la Loire, du Rhône et de la Garonne (Fig. 7). Les eaux s’écoulent vers le Rhône par le Chassezac et l’Altier puis l’Ardèche et la Cèze et vers la Garonne par le Tarn et le Lot. La Loire reçoit l’Allier. Le Gard se grossit des sept gardons.
Aucune rivière n’est navigable actuellement, elles sont peu profondes, trop rapides et présentent de nombreux obstacles. Certaines ont longtemps été infranchissables, alors que d’autres s’y prêtaient facilement à gué ou par la construction de ponts stratégiques. C’est ainsi que la capitale gabale, Javols-Anderitum, était installée au niveau d’un passage à gué et que les ateliers de potiers de Banassac profitaient du confluent du Lot et de l’Urugne.
            
 
1.1.               LES CAUSSES, UNE TERRE DE PASSAGE ?
 
1.1.1.               Un espace contraignant
 
Cela fait longtemps que le gel, le vent, la pluie et tous ces agents de destruction se sont employés à ronger la surface des couches calcaires : c’est l’érosion propre aux causses, dite érosion karstique. Le causse ou système karstique est un système caché qui doit son nom à la région de Karst en Slovénie. Il se définit par l’action de l’érosion chimique sur les calcaires et les autres roches solubles. L’eau qui tombe à la surface, chargée du gaz carbonique atmosphérique acidifiant, corrode la masse des carbonates qui libèrent de fines particules argileuses. Ces argiles s’accumulent dans des dépressions en une couche imperméable, créant des dolines ou des sotchs reconnaissables à leur couleur verte. L’eau disparaît presque instantanément par les diaclases du calcaire fissuré, les avens, les lapiaz. Le réseau d’écoulement s’organise au-dessous de la surface en plusieurs niveaux avec des circuits morts ou actifs, des grottes, des siphons, des gours. Au pied du massif, l’eau retrouve un circuit de surface par des résurgences (Chemin Faisant, 2001). Sur les plateaux karstiques, le modelé présente donc des amas dolomitiques, calcaires riches en magnésie, chaotiques et ruiniformes sur un sol sans hydrographie de surface. Les causses sont ainsi un milieu steppique, alors que les grandes vallées où coulent le Tarn, la Jonte et le Tarnon, simples failles à l’origine, se sont transformées en canyons grandioses. Etant donné que le réseau hydrographique s’est établi à partir de la surface fondamentale, les drains principaux sont indifférents à l’égard de la structure. Le niveau de base karstique est constitué par le sommet de la nappe karstique qui tend à se mettre en équilibre avec l’altitude atteinte par les cours d’eau allogènes. En période de crue ou de pluies sur le Causse, mieux vaut donc s’abstenir de descendre dans les avens…
L’altitude moyenne des causses lozériens se situe autour de 1000 m mais la topographie des plateaux est variable et bien souvent tourmentée. L’impression d’aridité et l’absence d’eau en surface ne doivent pas faire oublier qu’il y tombe près d’1,20 m d’eau par an. La nature sèche et rocailleuse du sol perturbe la pousse de toute végétation, c’est pourquoi les cultures se concentrent au creux des modelés karstiques comme les dolines et les combes où s’accumule l’argile rouge de décalcification tandis que les lavognes, qui conservent l’eau de pluie dans leurs dépressions, permettent aux troupeaux de vivre. Les caussenards se sont aussi constitué des citernes de réserve d’eau pour subvenir à leurs besoins.
Enfin, les surfaces steppiques des causses, balayées par les vents froids toute l’année, rappellent que ceux-ci sont situés à un carrefour climatique (aquitain, méditerranéen, continental) qui provoque des hivers très rigoureux mais des étés torrides.
Le Causse de Sauveterre, qui est le plus concerné dans cette étude, a une altitude qui varie de 800 à 1180 m. La plus grande partie, couverte d’herbe piquetée de buis et de forêts de pins agrémentées de genévriers, a vu sa steppe se dégrader à cause du pâturage intensif des moutons, qui représentent encore aujourd’hui une grande partie de l’économie caussenarde. Sur le plateau, seules les dolines et les combes pouvaient vraiment être utilisées pour les céréales et les cultures fourragères. C’est donc un pays où, à première vue, l’activité humaine n’avait pas la tâche facile. En revanche, les vallées au sol limoneux et profonds, proches de la nappe phréatique, sont favorables aux cultures et à la pousse de l’herbe. Encore aujourd’hui, les habitants des plateaux tiennent à y posséder un champ. On pense que ce sont justement les échanges entre causse et vallée qui ont été au fondement de l’économie rurale (Toujas, in Taillefer 1978).
 
1.2.2. Des ressources diversifiées 
 
Les Causses constituaient pourtant une réserve inépuisable de ressources naturelles : bois, calcaire, minerais, dalles calcaires, terre glaise…Les dépôts sédimentaires constitués au Jurassique supérieur s’extraient aisément du sol en plaques qui ont servi de pierres pour la construction. Le calcaire pouvait aussi être utilisé pour fabriquer la chaux. Les résineux ont également été exploités très tôt : bois de chauffage, charbons de bois, troncs longs et droits débités pour être exportés en l’état... Actuellement, la partie occidentale des causses est couverte de résineux, de bois et de bosquets de chênes blancs et la zone orientale, plus élevée, est dénudée.Michel Lorblanchet (Lorblanchet 1965) a comparé la répartition des monuments mégalithiques et des stations de résiniers à la carte de la couverture forestière et a montré l’ancienneté de la physionomie du causse. La forêt primitive devait être antérieure à l’implantation humaine et a dû régresser pour laisser la place aux pratiques agro-pastorales. Les minerais ont également très tôt été mis à l’honneur, en particulier à travers la réduction du minerai de fer. Le dépeuplement actuel des causses est entre autres lié au système d’exploitation de terres agricoles pauvres qui exige la possession de grandes étendues par un même propriétaire, mais également à la rudesse du climat aux hivers longs et rigoureux. En fait cet espace a surtout décliné à partir du moment où les richesse qu’il avait à offrir ont cessé d’intéresser l’économie.
 
1.2.3. Un espace si contraignant que les hommes n’auraient fait qu’y passer ?
 
La rapidité avec laquelle César a envahi la Gaule a fait penser aux historiens que les voies de communication étaient nombreuses et entretenues, même si elles n’étaient pas construites. En dehors des nombreux sentiers rudimentaires qui parcouraient le Gévaudan de toutes parts, on remarque la grande importance des drailles, anciennes et larges.
Marius Balmelle cite en 1925 (Balmelle 1925) deux drailles principales : la draille gévaudanaise et la draille d’Aubrac. Toutes deux drainent les troupeaux et les hommes de la Provence vers la Montagne.
Le première passe par le Gard, les Cévennes, la Vieille Morte, le col des Ayres, le col de Jalcreste, traverse le Tarn à l’Aubaret, passe sur le Finiels à 1702 m, rejoint la vallée du Lot, traverse le Goulet et Montbel. Elle permet aux troupeaux de gagner les estives dans les pâturages du Mont Lozère, de la Margeride et de l’Aubrac.
La seconde, dont le tracé est résumé par Peire de Vairau (Peire de Vairau, sd) nommée en Occitan la Granda Dralha del Lengadoc, aussi appelée Grande Graille d’Aubrac sur le Méjean, part de Saint-Martin de Mondres, passe à Ganges, Pont- d’Hérault, Mandagout, Cap de Costes, le col de Seyrerède et aborde le Méjean au col de Perjuret. Elle traverse le Tarn à Sainte-Enimie, continue sur le causse de Sauveterre pour atteindre Chanac, Banassac-La Canourgue, Pont-de-Salmon, Chirac, Le Monastier (Fig. 8). Elle permet ainsi de rejoindre assez vite et sans détour le Tarn au Lot. Elle est désignée aujourd’hui sous l’appellation GR 60. C’est la draille qui a connu, sur les Grands Causses, la plus grande fréquentation. D’autres drailles se raccordaient à cette grande draille : la draille de Chanac à Florac, la draille de l’Espérelle[1], le chemin de La Canourgue à Florac[2] qui passait à Roussac.
Peire de Vairau a parcouru toutes les drailles et chemins afin de mieux cerner leur tracé exact et étudier la vie pastorale afférente. Ces chemins, dont Jean Galtier a montré dans sa thèse (Galtier 1971) l’ancienneté grâce à la superposition des tracés des drailles et des principaux mégalithes inventoriés, étaient bordés de dolmens, de menhirs, de tumuli qui permettaient de relier les plaines et garrigues du Languedoc à l’Aubrac à travers les Causses. Pour retrouver le tracé des drailles, Peire de Vairau a cherché les passages naturels par les combes, les cabanes de bergers, les lavognes, les croix de carrefours et a étudié la toponymie liée à la vie pastorale (Peire de Vairau 1979). Il a ainsi étudié la draille de Saint-Guilhem-le-Désert à Meyrueis en 1978, la vieille draille sur le causse de Sauveterre en mai 1980, la grande draille du Languedoc/d’Aubrac du col de Perjuret à Sainte-Enimie en mars 1981, la draille de Florac à Chanac en juin 1990, l’Ancien chemin de Meyrueis à La Canourgue en août 1991. L’enquête orale réalisée a permis de mieux comprendre ces chemins si particuliers.
Ces itinéraires de transhumance varient de 3 jours à une semaine selon le trajet emprunté et les conditions. Il fallait donc s’organiser pour que le troupeau ait où s’abreuver, manger et dormir. De nombreux toponymes ont ainsi gardé la trace des habitudes pastorales locales. Peire de Vairau en recense des dizaines, dont nous ne retiendrons que ceux qui existent sur la zone étudiée, traversée par le GR 60 qui descend du Causse en profitant d’un épanchement naturel. Le/la Claux, les Clauses et leurs dérivés désignent les parcs à ovins. La Devèze, le Devès et leurs dérivés désignent les pâtures. La Garde, les Gardies, les Gardettes désignent les lieux de garde des troupeaux. Les Pessadous, la Pezade, les Pessades désignent les lieux de passage (à une limite de cité, de diocèse, de département…). On peut enfin citer lavogne et lavagne, mares caractéristiques des Causses où s’abreuvent les brebis.
Les différents auteurs des ouvrages consacrés aux drailles font des Causses des « terres de passage ». Les hommes n’auraient donc fait qu’y passer ?
 
 
1.2.4. De l’ancienneté de la mise en valeur du terroir : paléo-environnement versus a priori
 
Cette image d’un causse désertique et déserté est largement remise en question par les études paléo-environnementales qui nous renseignent tant sur l’évolution écologique du milieu que sur l’impact de l’homme sur son terroir. Une synthèse sur l’Ecologie des Causses au Quaternaire a été réalisée par Jean-Louis Vernet (Vernet 1985) dont ce résumé est inspiré. Une première synthèse de la végétation holocène des Causses avait d’ailleurs déjà été effectuée par Jean-Louis Vernet en 1968 et en 1972.
Il s’agit d’une synthèse paléo-écologique centrée sur le Quaternaire, qui apporte beaucoup à la connaissance des phénomènes naturels et à la mise en valeur de l’anthropisation des milieux. Les Grands Causses et leur périphérie ont ainsi fait l’objet d’études pluridisciplinaires : cartographie géomorphologique, forages, datations 14C, Uranium-Thorium et paléomagnétisme, palynologie, anthracologie. Plusieurs points des Causses ont été choisis et étudiés sous ces angles. Pour les études palynologiques, les résultats des carottages pratiqués ailleurs dans le département, voire dans les départements limitrophes, ont été couplés à ces travaux, les Causses ne se pliant pas à ce genre d’études qui apportent des résultats plus significatifs dans les tourbières ; riches en pollens, elles restent les meilleurs indicateurs de la végétation, et comme elles enregistrent la végétation d’une grande région, leurs données peuvent ici être prises en compte pour les 5500 dernières années. Les remplissages karstiques et les grottes ayant fourni des vestiges d’habitat humain et des charbons ont aussi été étudiés, tout comme la microfaune et la macrofaune, qui nous renseignent aussi sur le biotope de l’époque.
 
1.2.4.1. Etudes faunistiques et floristiques
 
 
Le Pliocène : l’apport de l’analyse paléobotanique des sédiments du paléogolfe de l’Orb (Suc, Vernet 1975 ; Suc 1981)
 
Le Pliocène peut être appréhendé à travers cette étude qui permet de se faire une idée de la végétation et du climat de l’époque. Certains taxons témoignent de la végétation que devaient connaître la Montagne Noire et les Grands Causses, en particulier érables, chênes et sapins. J.-P. Suc conclut que ce sont les forêts qui occupaient le relief : Abies, Picca, Pinus, Cedrus, Sequoia étaient majoritaires. En revanche, plus bas, la végétation était plutôt de type méditerranéen : Pinus, Quercus, Olea, Phillyrea et Cistus dominaient. Les Taxodiacées disparaissent au profit des espèces xérophiles méditerranéennes, à cause d’un changement climatique et de la sécheresse estivale (Michaux et alii, 1979). Le froid hivernal provoque l’apparition des premières steppes vers - 2,4 MA. Ces steppes alternent avec des phases de réchauffement longues (interglaciaires) ou brèves (interstadiaires).
Les diatomites[3] de la partie supérieure de la série de Bernasso ont, quant à elles, livré des feuilles de charmes et d’érables. Toutes les lauracées ont disparu, il n’y pas de chêne ni de marqueur de climat véritablement froid ; les érables témoignent tout de même d’un climat frais. La palynologie et l’étude des macro-restes montrent de même une dominance d’arbres alors qu’une végétation steppique est attestée par l’étude pollinique. Les ensembles steppiques à Armoises, Chênopodiacées et Pins témoignent de climats arides (Suc 1978). Il s’agirait d’une amélioration climatique à l’intérieur d’un glaciaire car il n’y a pas encore développement de la forêt de chênes caractéristique des végétations interglaciaires. Cette séquence peut être datée du second refroidissement (Eburonien).
 
Le Pléistocène inférieur et moyen : les résultats de l’étude de deux ensembles fauniques
 
Pour le Pléistocène Inférieur et le Pléistocène Moyen, deux ensembles fauniques ont été étudiés. P. Ambert a pu y reconnaître de nombreux restes de cervidés mais aussi quelques autres éléments comme un Equus, un Bovinae, un Felidae. Les conditions climatiques devaient être tempérées forestières.
Les rongeurs de la faune de Saint-Sauveur (Aveyron) ont été plus spécialement étudiés : les conclusions tendent à montrer qu’au Pléistocène Moyen, le Larzac n’est pas sous influence méditerranéenne mais est déjà soumis aux conditions climatiques médio-européennes.
La flore de Peyre I (Bazile et alii, 1977) présente des empreintes foliaires et des cônes appartenant à Picea abies, Pinus sylvestris, Acer pseudoplatanus, Acer campestre, Acer opulifolium, Corylus avellana, Buxus sempervirens. C’est la première fois que l’on découvre des macrorestes d’Epicea dans le Pléistocène des Causses. Cette flore fossile ne peut être comparée qu’à celle de l’actuel étage montagnard, compte tenu du décalage écologique avec la période actuelle. Par comparaison avec des remplissages karstiques préhistoriques fournissant des assemblages homologues, on conclut que ce « travertin a fossilisé une flore durant une période froide ou relativement froide » (Vernet et alii 1984). Grâce à une approche radiométrique et paléomagnétique, cela peut être précisé : la séquence est antérieure à la limite Bruhnes-Matuyama, soit dans un interglaciaire au cours d’une période de refroidissement, soit au début d’un glaciaire. Cette série prolonge donc la série de Bernasso et démontre un second renouvellement floristique postérieur à l’Eburonien. On remarque ainsi la mise en place des végétations modernes des Grands Causses et la disparition des derniers témoins de la flore tertiaire chaude.
 
Le Pléistocène supérieur : l’apport des travertins du Chenil, du Réservoir et du Château, ainsi que des remplissages karstiques préhistoriques de la vallée du Gardon
 
Le Travertin du Chenil a livré une flore différente, avec des restes de chênes à feuillage caduc ainsi que Corylus avellena et Buxus sempervirens. C’est un ensemble supra méditerranéen qui évoque la chênaie actuelle. Il s’agit d’un interglaciaire ou du moins d’une phase de réchauffement postérieure au Ménapien.
Le travertin du Réservoir a fourni une faune[4] présentant des mammifères de grande taille : Megaceros, Equus Caballus, Mammuthus Primigenius ainsi qu’une microfaune. Ces grands mammifères sont typiques des climats tempérés. Le degré d’évolution du cheval permet de dater cette faune du dernier interglaciaire (Prat 1968). D’après l’étude des gastéropodes et des rongeurs, il s’agirait d’un climat plutôt sec avec une nuance chaude. A Partir du Pléistocène supérieur et dès le dernier interglaciaire, les Grands Causses reçoivent une influence méditerranéenne.
Les remplissages karstiques préhistoriques de la vallée du Gardon (Bazile-Robert 1981) fournissent un modèle probable : on met bien en valeur l’existence, en dehors des périodes froides bioclimatiquement montagnardes, de quelques brèves périodes de réchauffement, comme vers 28 000 BP où l’on note le retour des taxons méditerranéens (Quercus ilex par exemple). Les vallées caussenardes pourraient se rapprocher de ce modèle mais les plateaux devaient être moins accueillants. Alors que les pins et les bouleaux colonisent les vallées au maximum du froid, ce sont les graminées, Chênopodiacées et Armoises qui constituent la majorité de la végétation à 800 m d’altitude. Ces steppes renferment aussi quelques taxons arcto-alpins.
Plus récent que le Chenil et le Réservoir, le Travertin du Château daterait du dernier interglaciaire ; il présente des restes de chênes à feuillage caduc.
 
Le dernier glaciaire : les résultats de l’étude du travertin de la vallée de la Vis
 
Le retour du froid du dernier glaciaire modifie tout ou presque. L’étude montre que la deuxième moitié de l’Atlantique voit un net recul des feuilles de hêtres ; on rencontre en revanche le Tilleul, le Noisetier et les Chênes à feuillage caduc, phénomène lié aux formations périglaciaires. Les mesures de 13 C proposent deux approximations :
6100 + ou – 120 BP et 6200 + ou – 100 BP.
La période post- atlantique voit ensuite une nette dégradation du couvert forestier.
 
1.2.4.2. Etudes anthracologiques 
 
Le grand nombre de remplissages préhistoriques connus et fouillés dans les Grands Causses permet aux anthracologues de compléter ces informations. En utilisant un échantillon statistiquement représentatif, la discipline permet d’imaginer la flore que connaissait l’homme préhistorique.
Trois synthèses ont été réalisées (Vernet 1968, Vernet 1972, Krauss-Marguet 1981) qui permettent de donner un aperçu de la flore préhistorique et une chronologie des peuplements végétaux des dix derniers millénaires.
La première phase, de 10 000 à 8000 BP comprend une grande partie du Mésolithique (Préboréal et une grande partie du Boréal). Juniperus (Phoenica) est majoritaire, à côté de Pinus sylvestris, de l’amandier sauvage et des chênes à feuillage caduc. On note la présence d’assemblages à Genévriers. L’amandier suggère une certaine aridité.
Vers 8000 BP, ils laissent la place à la chênaie caducifoliée durant la seconde phase qui commence à la fin du Boréal et du Mésolithique. Les ensembles à Juniperus-Pinus sylvestris régressent presque définitivement, sauf sur les plateaux où la forêt de pins perdure durant tout l’Atlantique. Les chênes à feuillage caduc y sont omniprésents, tout comme le Pin sylvestre, et ils deviendront prédominants dans les restes carbonisés à partir de 4500 BP. Il y a toutefois un décalage dû à l’altitude : alors que les vallées sont supra-méditerranéennes, les plateaux sont déjà à la base de l’étage montagnard. Dans les vallées, Quercus ilex apparaît vers 7000 BP mais il n’est pas aussi bien représenté que dans les gisements du Midi. L’Yeuse apparaît à la même époque : il y a donc bien un courant méditerranéen qui s’insinue dans les vallées caussenardes, affaibli par la suite comme le montre la disparition du chêne vert. La phase 2 se termine vers 6000 BP. Au Postglaciaire, les Grands Causses ont donc fonctionné comme les garrigues, ce qui va à l’encontre de l’idée de refuges privilégiés antérieurs au dernier glaciaire (Vernet 1966).
La phase 3 voit le buis dominer. Dans les vallées, ce phénomène apparaît 1000 ans après l’installation des populations néolithiques et s’accélère avec l’anthropisation. La mise en valeur des plateaux n’intervient pas avant le Chalcolithique, 1500 ans plus tard mais c’est une observation générale qui n’exclut pas des nuances pour certaines zones.
La phase 4 voit l’accélération de l’anthropisation vers 4000 BP. La hêtraie progresse sur le Causse Méjean, surtout à l’est, compris entre 1000 et 1100 m d’altitude. Le hêtre est absent ou mal connu ailleurs, comme au Larzac où il est plus récent (postérieur à l’âge du Bronze, après 3000 BP). Le noyer est introduit au Ier siècle avant notre ère à Saint-Bonnet-de-Chirac de même que le sapin jusque là inconnu sur les Grands Causses (Vernet 81). Pour un détail du décompte des charbons, voir en annexe.
 
 
1.2.4.3. Etudes palynologiques
 
 
La palynologie profite de sa complémentarité avec l’anthracologie pour affiner ses conclusions, dans une zone où les tourbières sont inexistantes. En revanche, des analyses polliniques ont été pratiquées dans les massifs siliceux voisins (Beaulieu et Reille, 1978), qui elles-mêmes nuancent les conclusions anthracologiques.
Le Préboréal est dominé par les Pins et Bouleaux remplacés au Boréal par Corylus avellana qui fait la transition avec la chênaie mixte de l’Atlantique. Ces phases transitoires préforestières prénéolithiques sont révélées soit par Juniperus soit par Corylus. Les tourbières analysées par Beaulieu en 1981 montrent que le Tilleul tient une place importante à la fin de l’Atlantique et au début du Subboréal au Lévézou.
Au Subboréal, les hêtraies et les hêtraies-sapinières prennent leur essor. Le hêtre s’installe à l’ouest des causses vers 4500 BP. Le Sapin se développe aussi à partir du Subboréal, associé au hêtre. De rares pollens de Quercus ilex sont relevés au Levezou, témoignant certainement de sa présence dans la vallée du Tarn.
Au Subatlantique, la pression anthropique se ressent, Noyer et Châtaignier sont connus.
Ces résultats diffèrent un peu des précédents, en particulier à cause de la variation d’altitude et du substrat.
 
1.2.4.4. Paléo-environnement et archéologie (cf. Thauvin-Boulestin 1998)
 
Les données paléo-environnementales peuvent être couplées à des informations issues de la fouille.
Sur les Grands Causses, les déboisements, qui ont commencé au Néolithique afin de faciliter agriculture et élevage, s’intensifient au Néolithique moyen (cf. P. Gruat, in Bernard et alii, 1993). Le grand nombre de haches polies datant du Chalcolithique montre la poursuite de la déforestation, alors que l’importance des cultures céréalières est attestée par le grand nombre de vases silos, de meules, de broyons et de faucilles en silex. Les restes d’ovins et de caprins domestiques dominent. De même, le paléo-environnement et l’archéologie se complètent au sujet du climat ; plusieurs auteurs pensent que la fin du Chalcolithique et le début du Bronze ancien ont été marqués par une phase humide : J. Maury en raison du plancher stalagmitique souvent présent dans les grottes au-dessus des couches chalcolithiques (Maury 1967 b), J.-L. Vernet en raison de la présence du frêne. De nombreux gisements datés du Chalcolithique à l’Age du Fer ont livré des glands qui attestent de la présence du chêne et de son utilisation (Lorblanchet, 1965), comme l’a déjà montré J.-L. Vernet[5].
En revanche, certains désaccords existent : le pin sylvestre, qui domine aujourd’hui, aurait profité des déboisements de chênaies et de hêtraies pour s’implanter selon Marres (Marres 1936). Mais M. Lorblanchet (Lorblanchet 1965) pense que la part de l’homme dans la modification du paysage végétal – dans les défrichements en particulier- n’est pas si grande. A. Aymard (Aymard 1967) plaide pour une longue et forte action de l’homme sur le boisement originel, comme Marres.
 
1.2.4.5. Conclusions
 
Dès - 3 MA se mettent en place des conditions climatiques méditerranéennes avec extinction de taxons de climats chauds et humides, peu avant le refroidissement du Prétiglien.
La deuxième phase glacière à l’Eburonien présente dès le début du Pléistocène des refroidissements avec d’importants impacts sur l’environnement comme la disparition des taxons exotiques. L’étude des micromammifères montre que vers -  0,7 MA les plateaux étaient de type médio-européens ou supra –méditerranéens. Apparaît alors une végétation moderne.
Au dernier interglaciaire, les faunes mettent nettement en valeur l’influence du climat méditerranéen.
La végétation préhistorique connaît quatre phases :
-         phase préforestière à Génévriers et Pins sylvestres
-         phase forestière à chênes caducifoliés et Pins
-         phase postforestière à Buis
-         phase de dégradation maximale et apparition des marqueurs phytohistoriques comme le Hêtre et le Noyer. C’est ce dernier cycle qui a le plus marqué l’écologie présente, en particulier à travers la différenciation des variétés et la mise en place de l’anthropisation des forêts.
 
La dynamique forestière postglaciaire (mise en place de la chênaie caducifoliée) et l’histoire du chêne vert ne diffèrent pas de ce que l’on avait déjà remarqué dans le Bas-Languedoc et en Provence. Les groupements méditerranéens à chênes verts ont été très développés dans les Causses entre 7000 et 6000 BP, puis Quercus ilex a disparu de la vallée de la Dourbie à la fin de la Préhistoire. Ceci permet à Jean-Louis Vernet (VERNET 1985) de conclure sur la place des Causses Majeurs par rapport au paléo-environnement du Midi de la France : « Les Grands Causses appartiennent au complexe des montagnes subméditerranéennes tel que le définit Quézel, montagnes qui présentent à leur base des groupements mésoméditerranéens et supraméditerranéens passant ensuite au-dessus au montagnard de type européen » (voir aussi Barbero et alii, 1971 ; 1978)
Les disciplines paléo-environnementales apportent ainsi la preuve que cela fait bien longtemps que l’homme a modifié ce milieu. Par conséquent il n’ y a pas fait qu’y passer, il s’y est aussi installé.
 
1.3. BANASSAC-LA CANOURGUE, UNE ZONE DE CONTACT VALLEES-CAUSSES
 
1.3.1. Rappel administratif
 
Il faut rappeler que le 29 décembre 1972, les quatre communes voisines La Canourgue, La Capelle, Auxillac et Montjézieu ont fusionné afin de mettre en commun leurs moyens et de les gérer au mieux. La nouvelle commune porte le nom de La Canourgue. Cela signifie que lorsque l’on effectue des recherches sur ces communes, il faut toujours vérifier que les informations n’ont pas été classées selon l’ancien système. Généralement, si les archives et les documents divers se rapportent à une des trois communes La Capelle, Auxillac ou Montjézieu, ils sont classés dans un dossier portant l’appellation de la nouvelle commune avec mention de leur ancien nom, par exemple : La Canourgue ex Montjézieu ou La Canourgue-Montjézieu. Pour les documents antérieurs à cette date et dont le classement n’a pas été mis à jour - ce qui peut arriver pour les documents nous intéressant, puisque peu consultés - il faut donc penser à consulter les dossiers des trois autres anciennes communes. Il faut aussi noter que si la carte IGN utilisée par les informateurs était elle-même antérieure à cette date, l’erreur concernant la commune est fort possible. Banassac porte actuellement le numéro INSEE 017 et la Canourgue 034. Leurs surfaces respectives sont de 1 741 hectares, dont 248 labourés et de 10 429 ha dont 2256 labourés. La forêt et les landes sont donc majoritaires[6].
 
1.3.2. Un confluent
 
Les deux communes se situent à l’ouest/sud-ouest du département de la Lozère. Elles sont prises entre deux entités géographiques séparées par le Lot : la retombée des Monts d’Aubrac au nord/nord-ouest - terrains cristallins et cristallophylliens, micaschistes et gneiss - et la région des Grands Causses au sud et à l’est - étagement des puissants dépôts calcaires et dolomitiques du Jurassique et terrains sédimentaires. L’altitude des deux villes est d’environ 560 m. Banassac est située sur le Lot et La Canourgue sur l’Urugne, affluent du Lot. La situation de confluent a d’ailleurs pu privilégier cette zone en matière de peuplement. En suivant l’Urugne, on passe presque d’une ville à l’autre sans s’en apercevoir avant d’atteindre le causse de Sauveterre puis les gorges du Tarn. Le site antique de Banassac est donc implanté sur des alluvions fluviatiles - le fond de la vallée est liasique et permien - et présente un environnement lithologique varié aux ressources diverses. On notera l’importance de grosses accumulations locales marno-argileuses, ce qui a sans doute favorisé l’implantation des ateliers de potiers au Haut-Empire.
 
1.3.3. Une interface
 
Les deux agglomérations se situent précisément à l’interface entre le causse et la vallée. Cet espace nous permet donc d’appréhender les liens possibles entre les deux milieux, leur opposition mais surtout leur complémentarité. L’implantation d’une fenêtre exactement à la rencontre du Causse et des vallées à leur frange permet également de voir s’il y avait vraiment des différences dans la mise en valeur du terroir. En tout cas, le premier problème entre les deux milieux est tout simplement la communication terrestre. En effet, certains épanchements du causse permettent d’accéder à la vallée sans problème ; à d’autres endroits, il faut faire un grand détour ou tenter une descente risquée par une pente abrupte pour atteindre la vallée. C’est d’ailleurs le Tarn qui fut, jusqu’à l’ouverture de la route, le seul moyen de communication dans les Gorges du Tarn, donnant ainsi un très fort pouvoir à la corporation des bateliers. Ce qui frappe au premier coup d’œil, c’est bien sûr la différence d’altitude, la végétation et la densité actuelle de population.
Dernièrement, la population a fui ces plateaux pour aller peupler les basses terres des vallées. Mais, depuis longtemps, il est certain que l’homme a su tirer parti du voisinage des deux milieux : les vallées sont pourvoyeuses d’abris naturels et les plateaux procurent de grands espaces.
 
2. DE L’INTERET POUR LES BEAUX OBJETS A UN INVENTAIRE ARCHEOLOGIQUE SYSTEMATIQUE
 
Nous traiterons brièvement ici de l’histoire de la recherche sur le Gévaudan pour insister plus longuement sur les érudits et les travaux ayant trait aux communes concernées par l’étude. De même, un petit rappel de l’état des connaissances sur tout le département précèdera l’état des connaissances sur les communes choisies afin de mieux situer celui-ci.
 
2.1. EVOLUTION GENERALE DES RECHERCHES
 
La cité des Gabales était déjà connue des érudits des XVIIe et XVIIe siècles puisqu’elle était mentionnée dans le Propempticon ad Libellum de Sidoine Apollinaire. De même, une première mention du mausolée gallo-romain de Lanuéjols apparaît dans un document de 1254 et le monument fait l’objet d’une étude dès 1724 par un historien local, le père de l’Ouvreleul ; par la suite, le mausolée a passionné J.-J.-M. Ignon et le préfet Gamot au XIXe siècle. C’est également au XIXe siècle que se pose la question de la localisation de la capitale gabale, décrite par Sidoine Apollinaire. Alors que des érudits tels que le baron de Walckenaer et Cayx ainsi que M. Mathieu tentaient de démontrer qu’il s’agissait d’Anterrieux, dans le Cantal, par analogie avec le nom d’origine gauloise de la ville Anderitum, l’emplacement de la capitale s’avéra par la suite être à Javols, petite bourgade de Margeride, en Lozère. Anderitum intéresse alors les érudits dès 1813 : on met au jour nombre de belles poteries, on note la présence de concentrations de tegulae et de fréquents remplois de pierres anciennes dans les constructions du village. Les premières collections alors constituées ont privilégié la beauté de l’objet à leur valeur scientifique ; certaines ont été dispersées, d’autres ont pu en partie être étudiées, mais la documentation pêche par manque de précision sur le contexte de découverte des artefacts, données qui se seraient pourtant avérées précieuses car ce sont les édifices les plus importants de la ville qui ont été fouillés à cette époque. Les fouilles, d’abord ordonnées par le préfet à partir de 1829, s’y perpétuent encore aujourd’hui.
Dans l’historique des recherches portant sur le Gévaudan se dessinent ensuite plusieurs mouvements. Le début du XIXe siècle est d’abord dominé par les érudits humanistes passionnés d’histoire locale. On s’intéresse à la période gallo-romaine mais aussi à la Préhistoire : le docteur Prunières et Louis de Malafosse étudient plus particulièrement les pratiques funéraires caussenardes. C’est d’ailleurs en 1860 que le premier lance une campagne d’inventaire systématique des tumuli des plateaux.
Vient ensuite l’ère des géographes-géologues. L’engouement pour la spéléologie, engendré par l’importante contribution de Martel à la connaissance des sous-sols, les travaux des frères Cord mais aussi de Viré et de Fabre puis la thèse monumentale de Paul Marres publiée en 1936 sur les Grands Causses jalonnent l’histoire des recherches en milieu karstique.
L’inventaire archéologique réalisé par Marius Balmelle dès 1937 puis par Peyre en 1971, les vastes campagnes de fouilles opérées sur les ateliers de sigillée de Banassac par le Touring Club de France dans les années 1960 constituent les marqueurs importants de la période suivante, qui amorce la période faste de l’archéologie.
Au fil des ans, les recherches se font plus méthodiques, plus scientifiques ; les problématiques s’affinent, les disciplines acceptent de croiser leurs champs de compétences. On est ainsi passé de la recherche du bel objet à un inventaire systématique et raisonné du patrimoine archéologique des communes. La Carte archéologique de la Gaule (Fabrié, Provost dir. 1989 pour la Lozère.), qui remplit justement cette fonction, recense 139 communes sur 186 que compte la Lozère, qui possèdent au moins un site archéologique. La Canourgue présente, à la date de la publication, presque autant de découvertes qu’à Javols-Anderitum, pourtant capitale.
Mais cette suprématie des deux communes en terme de potentiel archéologique déjà recensé s’avère être une carte de la recherche : ce sont en effet les deux sites globaux antiques les plus connus et les plus étudiés. Au niveau du département, ce sont de même les Causses qui présentent le plus grand nombre de découvertes archéologiques, témoignant par là même de la vivacité des recherches sur les plateaux.
L’histoire du peuplement de la Lozère, et des Causses plus particulièrement, est donc redevable aux passionnés, amateurs et professionnels, notables et ecclésiastiques, qui ont consacré leur temps à rechercher les traces d’une occupation ancienne. Nous citerons d’une part les plus connus des chercheurs, ceux dont des éléments biographiques existent, et d’autre part ceux qui ont publié des informations reprises ou revues dans ce mémoire.
 
 
2.1.2. Des humanistes passionnés d’histoire locale
 
On remarque tout d’abord un intérêt particulier des érudits pour l’histoire locale. Afin de mieux cerner l’originalité de chacun, nous nous proposons d’étudier chaque personnalité de plus près. Les biographies ont été résumées d’après Rémize 1948.
 
Jean-Joseph-Marie Ignon (1772-1857) s’établit en Lozère comme maître imprimeur alors qu’il se destinait à une carrière ecclésiastique. Il fonde en 1803 le Journal de la Lozère. Membre fondateur de la Société d’Agriculture, Industrie, Sciences et Arts de la Lozère, il communique beaucoup par le biais du Bulletin. Il est le premier à avoir identifié Anderitum à Javols et c’est lui qui a recensé les tronçons visibles des réseaux secondaires de la voie d’Agrippa en Gévaudan. Il a entre autres publié une Notice sur les monuments antiques et du Moyen Age du département de la Lozère (Ignon 1839-1840).
 
 
L’abbé Jean-Baptiste Prouzet (décédé en 1848), ordonné prêtre en 1798, a quant à lui écrit une Histoire du Gévaudan. Il est ainsi l’auteur d’un ouvrage majeur : Annales pour servir à l’histoire du Gévaudan en 1843-44, en deux tomes ; le premier, paru en 1846, comporte quatre volumes et s’attache à étudier l’histoire du Gévaudan jusqu’en 531 ; le second, constitué de deux volumes manuscrits, constitue la suite logique du premier.
 
Le chanoine Louis Bosse (1819-1896) est ordonné prêtre en 1845. Aumônier de l’Hospice de Mende, Secrétaire Général de la Société d’Agriculture, Industrie, Sciences et Arts de la Lozère, il fait paraître ses travaux dans le Bulletin, étudie la Géographie Locale (1889), les voies celtiques et romaines, condense les souvenirs historiques et géographiques. Il publie une étude en 1895 sur le Tombeau de Saint-Frézal, commune de La Canourgue.
 
Émile de More de Previala, décédé en 1899, maire de Serverette et membre de plusieurs sociétés savantes, a entre autres étudié le tracé des voies romaines en Gévaudan, mené des fouilles à Javols, constitué une collection de monnaies de Javols et de Banassac et publié dans le Bulletin Académique de la Lozère. Il a collaboré avec le vicomte Ponton d’Amécourt lors d’une étude des monnaies mérovingiennes du Gévaudan (More de Previala 1833).
 
Théophile Roussel (1816-1903) fait ses études chez les frères de Saint-Chély puis se rend à Paris. Après un voyage en Italie, il rédige la Vie d’Urbain V et obtient pour ce travail la médaille d’or de l’Académie des Inscriptions en 1841. La même année, il remporte le titre de Lauréat des Hôpitaux et entre en tant qu’interne à Saint-Louis. Il mène des recherches en médecine et obtient de Louis-Philippe la Légion d’Honneur. A trente-deux ans, il est élu député de Florac et fait des propositions de lois hygiénistes et sociales : il améliore le sort des aliénés, protège l’enfance, fait interdire le travail aux moins de quatorze ans, fait voter l’assistance médicale gratuite et combat l’alcoolisme. A l’avènement du Second Empire, il décide de partager son temps entre Paris et la Lozère où il est Président de la Société d’Agriculture et des Lettres de 1854 à 1858. Il fut aussi Président du Conseil Général et Sénateur. En 1872, il est également élu membre de l’Académie de Médecine. En 1891, il entre à l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Il a entre autres rédigé un « Rapport sur les fouilles pratiquées à Banassac », publié dans le Bulletin de la Société en 1859 ainsi que dans les Comptes rendus du Congrès Archéologique de France..
 
Le docteur Barthélémy Prunières (1829-1893) a fait des études de médecine à Paris au moment où la science de la Préhistoire se développait. Il comptait ainsi des amis parmi les médecins-antropologues et s’établit à Marvejols. En 1868, il publie sa découverte de la station romaine d’Ad Silanum à Puech-Cremat, s’intéresse aux vestiges de Grèzes et de Marvejols. Pour des querelles, il cesse de collaborer avec la Société des Lettres mais n’abandonne pas ses fouilles, en particulier à la caverne de l’Homme Mort, aux Arcs de Saint-Pierre-des-Tripiers et aux Baumes-Chaudes. Le docteur Prunières a toujours privilégié, sur près de 300 sites, l’étude des ossements, qui témoignent des maladies et des soins apportés aux individus, comme les fractures consolidées ou les trépanations ; c’est un des fondateurs de la paléo-pathologie qui n’en portait pas encore le nom : il étudie de près les squelettes, s’intéresse à la mort et à la disposition des corps. De ses travaux et de ceux de Solanet aux Baumes Chaudes découle d’ailleurs la définition du type anthropologique « des Baumes Chaudes ». Le Dr. Prunières a rédigé de nombreux comptes-rendus pour l’Association Française pour l’Avancement des Sciences. Il était, par ailleurs, membre depuis 1873 de la Commission de Topographie des Gaules. Il a laissé d’importantes collections au Musée de l’Homme et au Musée des Antiquités Nationales mais, afin de ne pas être spolié de ses découvertes et de ne pas attirer les pillards, ne mentionnait ni la date de la fouille, ni le lieu… Il a publié un article intéressant la commune de La Canourgue (ex La Capelle) portant sur la Caverne sépulcrale de l’Esquillou en 1889. Il eut pour émule le docteur Morel, futur Président de la Société des Lettres, Sciences et Arts de la Lozère.
 
L’abbé Baldit (1800-1883), Principal du collège de Mende, a également été à la tête des Archives jusqu’en 1864. Il a classé et publié de nombreux documents dans le Bulletin de la Société d’Agriculture. Le seul hic : il écrit, comme en Latin, sans ponctuation, ni alinéas, ni majuscules...
 
Ces érudits, humanistes pluridisciplinaires, ont contribué à l’élaboration d’une très riche bibliographie locale. C’est grâce à eux que l’on a pu dans ce mémoire avoir accès aux savoirs issus des premières campagnes, ce sont eux aussi qui ont fourni un immense travail de fouille et de prospection des sépultures du Causse, recensé les sources antiques et postérieures, étoffé une première synthèse sur les réseaux viaires. On remarque la forte proportion d’hommes issus du clergé dans cette catégorie et leur souci de publier leurs travaux dans le Bulletin de la Société. Après le règne de ces érudits, dont le cœur battait plutôt pour l’histoire, ce sont les géographes-géologues, curieux de voir ce que le sous-sol pouvait leur dévoiler, qui leur emboîtent le pas.
 
2.1.3. Le temps des géographes
 
La seconde moitié du XIXe siècle se caractérise par la domination d’hommes formés à la géographie au sens large : géologie physique et géologie, géographie humaine, spéléologues… Ce sont eux qui, les premiers, ont exploré le sous-sol des Causses et expliqué leurs paysages.
 
Louis de Malafosse (1836-1885) est le frère de Joseph de Malafosse (1854-1896), homme de lettres et archéologue. Louis, homme de Lettres et géographe passionné de Préhistoire, a fait de nombreuses découvertes dans les environs de son château du Boy où il a créé un Musée Préhistorique. Membre de la Société Archéologique de France, il vulgarise l’étude des causses et des Cévennes. Ses méthodes rigoureuses, son sens de l’analyse et son souci de la publication exhaustive en font un des pionniers de l’archéologie moderne.
 

Edouard Martel (1859-1938), agréé au Tribunal de Commerce de Paris, quitte son travail pour devenir explorateur et alpiniste et crée ainsi la spéléologie. Il s’intéresse aux causses à partir de 1883. En 1885, il écrit un article sur la grotte de Nabrigas près de Meyrueis, à une époque où les habitants les plus chevronnés risquaient déjà leur vie dans les grottes pour le compte des préhistoriens. Martel publie en 1889 Les Cévennes, puis en 1926 Causses et Gorges du Tarn, puis dix ans plus tard une version enrichie des Causses Majeurs, révélant ainsi le fabuleux sous-sol des causses. Il explore tout à tour Dargilan dès 1884, l’abîme de Bramabiau et l’aven Armand, découvert par Louis Armand.
 
Ernest Cord (1873-1939), géologue, et Gustave Cord (1875-1929), spéléologue, frères originaires d’Ispagnac, se sont également fait un point d’honneur à étudier leur région. Le premier a publié sa thèse de doctorat ès Sciences Etude géologique et agricole des terrains du département de la Lozère dans le Bulletin de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale en 1899 avant de devenir un incontournable collaborateur de la Carte Géologique de France. Le second explore avec l’érudit Barbot les Causses et les Cévennes durant six semaines. Devenu avocat, il soutient une importante thèse en droit sur la Propriété spéléologique en 1899.
 
Armand Viré, né en 1869, licencié ès Lettres, se passionne pour la spéléologie et l’entomologie et entre au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris pour y étudier la faune cavernicole et créer la biospéléologie. En 1897, il fait partie de l’équipe qui découvre l’aven Armand, avec Martel et Armand. Archéologue préhistorien également, il devient en 1912 le Président de la Société Préhistorique de France et Président d’Honneur de la Société Spéléologique de France. C’est lui qui a rédigé les notices archéologiques du livre La Lozère, Causse, Gorges du Tarn, Guide du touriste, du naturaliste et de l’archéologue (Vire, Cord 1900) grâce à un dépouillement méthodique de la totalité des publications de la Société des Lettres de 1830 à 1900.
 
Georges-Auguste Fabre (1844-1911), géologue, Conservateur des Eaux et Forêts de la Lozère est surtout connu pour avoir reboisé le département : les sables du mont Aigoual et du mont Lozère déboisés, entraînés par les eaux, menaçaient d’envahir l’estuaire de Bordeaux… Il a beaucoup publié dans le Bulletin de la Société Géologique de France et dans le Bulletin de la Lozère ses études de géologie et a entre autres dressé la carte géologique de la Lozère au 1 /80000e.
Paul Marres (1893-1974), d’origine bretonne, se fixe finalement dans le Sud et fait ses études à Montpellier. Agrégé de géographie, il devient Assistant de Géographie à Bordeaux et obtient la chaire de géographie à Montpellier. Passionné par la géographie du Bas-Languedoc, il publie en 1936 sa thèse de Doctorat d’Etat sur Les Grands Causses (Marres 1936), sous l’aspect de la géographie physique mais aussi humaine. Sa thèse arrive à un moment où l’image des Causses et surtout des Gorges fait fureur sur le plan touristique, en particulier grâce au livre d’Edouard Alfred Martel Les Causses Majeurs (Martel 1936). Egalement Président d’Honneur de la Société des Lettres de la Lozère, ses recherches spéléologiques seront reprises par Louis Balsan (1903-1988) qui publie à son tour Grottes et abîmes des Grands Causses (Balsan 1950).
 
2.1.4. Les érudits du XXe siècle
 
Dans la première moitié du XXe siècle, on assiste encore à la prédominance des héritiers des pionniers du XIXe siècle, prêtres ou érudits laïques particulièrement pluri-disciplinaires et très nombreux à parcourir les crêtes des plateaux et vallées au pied des falaises.
 
Le chanoine Félix Remize (1865-1941), ordonné prêtre en 1888, est connu pour avoir dessiné les plans du petit séminaire de Mende et de la chapelle du Carmel. Il a souvent rendu publiques ses études sur l’histoire locale et prit part à l’élaboration de l’Armorial du Gévaudan. Archiviste diocésain, il a rédigé de 1927 à 1940 les Biographies Lozériennes qui, bien que laissées à l’état de manuscrit, furent éditées en 1948 par son neveu Félix Buffière avec réduction d’un tiers (Buffière 1948).
 
Marius Balmelle (1892-1969), fonctionnaire à Paris, suit les cours des antiquités nationales de Camille Jullian au Collège de France, ceux de minéralogie d’Alfred Lacroix au Muséum, ceux de radioactivité de Marie Curie à l’Institut de Radium. En 1918, il publie un ouvrage sur Les Richesses du sous-sol et les richesses hydrauliques de la Lozère (Balmelle 1918) puis en 1922 un Aperçu géologique sur le département de la Lozère (Balmelle 1922). En 1925, il fait paraître le Précis d’Histoire du Gévaudan en collaboration avec M. Grimaud, livre préfacé par Camille Jullian et récompensé par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Balmelle, Grimaud, 1925). En 1927, il fonde la Revue des Provinces de France. Il publie aussi Histoire et Archéologie des Causses et des Gorges du Tarn et les Répertoires Archéologiques de la Lozère (Balmelle 1937 pour la période gallo-romaine ; Balmelle 1945 pour le haut Moyen Age). En collaboration avec Suzanne Pouget, il rédige l’Histoire de Mende, livre couronné par l’Académie française. Il a également publié au sujet de Javols, de la Bête du Gévaudan, de la Voie Régordane… Erudit devenu mendois, lauréat de l’Institut, il a rassemblé des collections de gravures, cartes, autographes, monnaies, fossiles, minéraux, minerais et possédait une bibliothèque riche de 3000 ouvrages. Secrétaire Général puis Président de la Société des Lettres, il assure pendant la guerre la publication du Bulletin, avec des bibliographies sur la préhistoire, l’Antiquité, saint Privat, Urbain V... C’est également lui qui a vérifié toutes les sources et références du livre de Lozériens connus ou à connaître (Buffière 1948).
 
Charles Morel (1893-1968) fut tour à tour médecin, soldat, homme politique, préhistorien et archéologue. Son père, inspecteur des Eaux et Forêts, fut nommé à Mende. Durant la guerre, Charles Morel officie au front en tant que médecin - il recevra la Croix de Guerre et la Légion d’Honneur pour n’avoir jamais voulu être évacué. Il soutient sa thèse de médecine à l’université de Montpellier et s’installe à Mende comme généraliste. Passionné d’archéologie, il repère précisément les sites qu’il découvre et prend des notes sur tous les vestiges archéologiques qu’il rencontre. En 1928, il étudie la grotte de Sainte-Enimie et son ossuaire et à partir de 1936 de nombreuses sépultures tumulaires. A partir de 1930, il consacre une demi-journée par semaine aux fouilles, en particulier sur le causse de Sauveterre ; puis il mène des prospections à Javols en 1937. En 1940, il s’intéresse aux menhirs des Bondons. Il devient spécialiste de l’Age du Fer et de la céramique sigillée, en particulier celle produite à Banassac. Résistant, puis retraité, il consacre son temps à la Société des Lettres, Sciences et Arts de la Lozère, dont il est membre depuis 1921 et il en devient le Président en 1958. Vice-président du Comité Départemental d’Inventaire des Monuments et Richesses Artistiques de la France, il décrit aussi dans le Bulletin de la Société Préhistorique Française menhirs, dolmens, ours des cavernes, haches polies, tumuli, épées de l’Age du Fer repérés lors de ses excursions ou mis au jour lors de fouilles. Dans le Bulletin de la Société devenu Revue du Gévaudan, il rédige des articles sur la céramique et les monnaies mérovingiennes de Banassac et les vestiges antiques de Lanuéjols. Dans les revues de médecine, il décrit les squelettes et leurs trépanations, ainsi que les « blessures de guerre ». Il a travaillé sur les abris et en particulier sur la grotte de Roquaizou, à cheval entre Banassac et Saint-Saturnin, où il confirme l’existence de céramiques gallo-romaines le long de la rivière souterraine. L’abbé Peyre, avec qui il a beaucoup collaboré, est considéré comme son digne successeur.
Peyre Pierre, plus connu sous le nom de l’abbé Peyre, est réputé pour son savoir encyclopédique. Il a mené des fouilles à Javols et a entre autres travaillé sur l’ensemble gallo-romain de Ron de Gleiso à Cadoule, dans la commune de La Canourgue (Peyre 1968). Il a rédigé de nombreuses notices de découverte pour le SRA. Il s’est aussi intéressé à la céramique de Banassac (Peyre 1975), a dirigé des fouilles de sauvetage (Peyre 1976), a rendu compte des découvertes fortuites et de ses propres fouilles dans le Bulletin de la Société et rédigé nombre de rapports, dans les années 1960 en particulier. Il est l’auteur d’un important Répertoire archéologique rédigé en 1971 et toujours resté à l’état de manuscrit (Peyre 1971).
 
2.1.5. L’archéologie dans la seconde moitié du XXe siècle
 
2.1.5.1. Les acteurs
 
La seconde partie du XXe siècle a vu l’archéologie lozérienne prendre un tournant décisif en direction de la modernité. Parmi les chercheurs, outre ceux déjà mentionnés, qui ont contribué à une meilleure connaissance de l’archéologie de la zone étudiée, nous pouvons citer Alain Vernhet qui a travaillé sur l’artisanat (céramique, poix…), Dominique Fabrié, qui a rédigé le volume lozérien de la Carte Archéologique de la Gaule en 1989 et a entre autres étudié l’agriculture, l’exploitation forestière et la céramique, et P. Dufort, qui s’est intéressé à la toponymie locale, en particulier aux toponymes en – acum (Dufort 1965). André Soutou s’est aussi penché sur la toponymie, mais aussi sur la céramique et a réalisé un inventaire des vestiges gallo-romains de la Lozère (Soutou 1956), a fouillé l’éperon barré de Clapas-Castel, commune de La Canourgue ex La Capelle en 1962 (Soutou 1962). Il a étudié le tracé de la voie romaine Millau-Javols par Banassac (Soutou 1987). Nous pouvons aussi citer Gilbert Fages qui travaillait comme ingénieur d’études au SRA, responsable du dépôt de fouilles de la Canourgue. Il a localisé nombre de sites par des prospections très prolifiques. Il a inventorié les haches métalliques du département de la Lozère (Fages 1977), a sans cesse complété la carte archéologique par ses découvertes. Il a également publié dans le PCR de J.-L. Fiches (Chardonnet, Fages 1998).
On peut également nommer W. Mees qui s’est récemment intéressé à la céramique sigillée produite à Banassac (Mees 1994), prenant par là la suite de B. Hofmann qui avait mené des fouilles à Banassac avec l’équipe du Touring Club de Fr            ance dans les années 1960, mais aussi Jacques Vacquier, instituteur passionné d’archéologie qui a fouillé le site Lou Clapio de 1988 à 1990, et G. Costantini ainsi que Jean-Yves Boutin qui se sont plus particulièrement intéressés à la Préhistoire et aux âges des métaux.
Parmi les archéologues, on notera la présence de quelques femmes comme Aline Durand, qui a travaillé sur l’habitat castral dans la France méridionale (Durand 1996), C. Huguiès qui s’est intéressée à l’histoire locale en publiant Banassac au cours des siècles (Huguiès 1990), Marie Boudon qui a réalisé des prospections au sol en 1989 et qui a étudié les sépultures, J. Th. Beeching qui a édité un livret sur le Musée Archéologique de Marvejols en 1983 et a fouillé les grottes de la Roquette en 1982, E. Thauvin-Boulestin qui a étudié l’Age du Bronze des Causses en 1998.
Parmi les historiens qui ont également contribué à la connaissance du patrimoine local, citons le père Félix Buffière, docteur ès Lettres, ancien doyen de la Faculté des Lettres de l’Institut Catholique de Toulouse, auteur de Ce tant rude Gévaudan (Buffière 1985). Il a aussi écrit de nombreux livres sur le département et ses habitants comme Le Guide de la Lozère en 1990 ou encore La Canourgue, des rives du Lot aux Gorges du Tarn en 1996. Il a également codirigé la publication du dictionnaire de biographies Lozériens connus ou à connaître, (1948) avec Privat Buffière et Patrick Cabanel.
D’autres ouvrages ont contribué à faire connaître Banassac et La Canourgue ; on peut ainsi citer la collection Images du Patrimoine qui a publié un numéro consacré au patrimoine architectural et mobilier du canton de la Canourgue.
En ce qui concerne les mémoires d’étudiants, nous ne citerons que ceux qui se sont directement révélés utiles à ces recherches, en particulier celui d’Alain Trintignac dont les mémoires de Maîtrise (Trintignac 1999) et de DEA (Trintignac 2001) se sont avérés d’une importance majeure pour mon propre travail. L’étude des productions et de l’artisanat à l’échelle du département m’a, en effet, permis de mieux cerner la place des productions et de l’économie de ma zone d’étude dans l’économie de la cité. Les nombreuses références bibliographiques ayant trait à l’artisanat et aux techniques m’ont aussi facilité la tâche en matière de recherche bibliographique. Le mémoire de maîtrise de Jacques de Chambrun (Chambrun, de 1981) s’est lui aussi révélé très utile. L’étude des établissements ruraux gabales qu’il a réalisée m’a permis d’appréhender ce problème à l’échelle de ma zone d’étude avec plus de sérénité. Enfin, nous citerons le travail d’Harry Truman Simanjuntak, thèse qui a porté sur l’étude de la collection du Dr. Prunières, d’importance majeure pour comprendre la Préhistoire et la Protohistoire caussenardes.
 
 
2.1.5.2. Les travaux
 
 
Programmes transversaux
 
Divers travaux de recherches diachroniques et pluridisciplinaires ont inclus la Lozère, voire même les communes concernées par notre étude. Nous pouvons citer les travaux de Lorblanchet (Lorblanchet 1965) portant sur le peuplement des grands causses, les recherches menées en 1984 par D. Fabrié sur l’exploitation forestière des causses à l’époque gallo-romaine (Fabrié 1984), mais aussi sur les lieux de culte et les divinités gallo-romaines en Lozère (Fabrié 1985) et sur l’évolution de l’agriculture dans le Gévaudan médiéval (Fabrié 1987). Plus récemment, on peut citer les travaux de Chardonnet et de Fages (Chardonnet, Fages 1998) sur l’habitat groupé de Banassac, les travaux de J.-B. Dedet sur les pratiques funéraires protohistoriques des Grands Causses du Gévaudan (Dedet 2001) et de G. Fages (Fages 2000) sur l’habitat en Lozère au Bronze final et à l’Age du Fer. Ces travaux de synthèse ont fait progresser les connaissances sur l’histoire du Gévaudan et permis de mieux comprendre les découvertes a priori isolées.
 
Les fouilles programmées
 
Les recherches programmées concernant les ateliers de potiers ont été dirigées par un des plus grands spécialistes de la sigillée, Bernard Hofmann. Il a dirigé les campagnes du Touring Club de France (TCF) de 1960 à 1965 et à co-découvert la villa des Abrits en 1965. Il n’a cessé ensuite de publier sur la sigillée (Hofmann 1966, Hofmann, Picon 1974, Hofmann 1976, Hofmann 1986, Hofmann 1988). Les fouilles des ateliers de potiers étaient associées à Mercier, Mitard, Peyre et Vigarié.
   D’autres fouilles ont permis d’en connaître un peu plus sur l’habitat groupé de Ron de Gleizo, à Cadoule, commune de La Canourgue. C’est l’abbé Peyre qui dirigeait les fouilles, de 1964 à 1970, en même temps qu’il élaborait son Répertoire archéologique (Peyre 1971).
Parallèlement, on note un engouement pour les sites de hauteur fortifiés protohistoriques. L’éperon barré de Clapas-Castel fait déjà l’objet d’une publication en 1955 (Soutou, Brouillet 1955) et est fouillé par A. Soutou de 1961 à 1964, des sondages seront d’ailleurs repris par Brouillet en 1976 (Brouillet 1976). Le site de hauteur du Clapio, découvert en 1987 par G. Fages est, lui, fouillé de 1988 à 1990 par J. Vacquier (Vacquier 1988, 1989, 1990). La grotte de la Roquette est, quant à elle, fouillée par J. Thomas en 1982 (Thomas 1982).
Ces travaux ont, on le voit, surtout porté sur les sites majeurs des communes : ateliers de sigillée et éperons barrés.
 
Aménagement et fouilles de sauvetage
 
Les travaux d’entretien de la voierie et des chemins vicinaux, les travaux de réorganisation urbanistique à l’intérieur des villages (places, rues…) et les travaux de réfection du réseau d’approvisionnement en eau ont parfois mené à la découverte de sites archéologiques lors du creusement des tranchées. Ce sont souvent les érudits locaux et les autorités qui ont pris des notes et relevé le mobilier lors des travaux anciens. Ce mobilier peut alors être conservé au Musée de Mende[1] ou au dépôt de fouilles de la Canourgue ou encore chez des particuliers. Les travaux agricoles tels que les labours profonds et les mises en cultures de zones anciennement dédiées au pâturage sont également pourvoyeurs d’informations. La plupart du temps, ils sont assez destructeurs s’ils ne sont pas surveillés de près, en particulier pour les tertres encore intacts qui sont difficiles à repérer. Ils ont toutefois donné lieu à des découvertes intéressantes, des arasements de murs, de la poterie.
L’extension et le réaménagement des communes en vue de la construction de l’autoroute A 75, l’ouverture de nouvelles routes destinées à desservir les fermes du plateau, le désir d’implanter de nouveaux aménagements publics ont donné lieu à de nombreuses découvertes récentes, qui ont suscité des fouilles de sauvetage. C’est par exemple le cas de vestiges romains découverts Avenue du Lot à La Canourgue, fouillés par P. Peyre en 1976, mais aussi du dolmen de la Devèze du Montet fouillé en 1986, du cimetière de Banassac fouillé en 1986 et 1987 par M. Boudon (Boudon 1986, 1987), de la nécropole antique du Champ del Mas et de l’habitat chasséen tout proche fouillés en 1990 et de la villa de Pont Plan, déjà connue, fouillée en 1994-1995 par Chr. Chardonnet. En revanche, certaines opérations n’ont rien donné : c’est le cas du diagnostic archéologique pratiqué en 1998 par G. Fages à l’emplacement d’un projet de caserne de pompiers sur la commune de La Canourgue. Cela aura au moins permis de délimiter l’emprise au sol des ateliers de potiers qui ne semblent pas s’étendre jusque là et de juger de l’épaisseur impressionnante des couches d’argile livrées par le sous-sol.
 
 
 
La création de l’A 75, qui traverse la zone étudiée, a eu, à plusieurs égards, un énorme impact sur le plan archéologique. Ces travaux ont donné lieu à des études préalables qui concernent la géologie, la topographie et le paysage des communes, ce qui a participé de l’enrichissement des connaissances à leur égard. De plus, de nombreux sites archéologiques ont été découverts lors des prospections d’étude d’impact. La recherche des documents relatifs à la construction de l’autoroute était primordiale car la connaissance des lieux de stockage des remblais ou des déblais des travaux dans la perspective de prospections pédestres était importante. Les travaux de remembrement ont aussi donné lieu à une surveillance des tranchées et des monticules de terre déplacée. Destructeurs également, en particulier pour les sites se trouvant sur les limites de parcelles (dolmens en particulier), ils ont parfois permis la découverte de lots de céramiques et de sites connus oralement mais non localisés précisément. Les comptes-rendus de ces découvertes apparaissent dans les bulletins scientifiques locaux.
 
La réalisation de l’A 75 se voulait un événement majeur pour le désenclavement du Massif Central et de la Lozère plus particulièrement. L’autoroute se développe en Lozère sur 65 Km dont 34 Km à plus de 1000 m d’altitude[2]. Plusieurs tracés avaient été envisagés et c’est celui passant par Banassac qui a été retenu. La déviation de la Mothe commence au droit du hameau de Imbèque. Elle franchit le ruisseau de la Felgeyre grâce à un remblai de 30 m de hauteur, traverse une butte calcaire à l’arrière du hameau de Malbousquet par un déblai de 18 m de hauteur. Puis elle se développe en arrière de Badaroux, s’accroche en corniche face au village de Montferrand, entaille la butte située à l’ouest du carrefour de la Mothe, franchit la vallée du Lot par deux viaducs puis se raccorde à la RN9 au sud de Banassac.
Divers organismes en charge de la protection de la nature, comme l’ONF, ont passé des accords avec la DDE afin de contribuer à insérer harmonieusement l’autoroute dans le paysage qu’elle traverse. Ces importants remaniements sont à prendre en compte en cas de prospection archéologique. L’ONF a entre autres réalisé l’étude pédologique des solset a ainsi établi des directives de décapage et de stockage de la terre. Pour donner un ordre d’idée, le volume de déblais s’élève à 1 500 000 m3 et celui des remblais à 900 000 m3 sur environ 12 Km (du Monastier à Banassac). Tunnels, terrassements des falaises, itinéraires de substitution, d’importants aménagements paysagers ont été réalisés, ce qui a profondément bousculé la morphologie naturelle du vallon. C’est le bureau d’études SIEE (société d’ingénierie pour l’eau et l’environnement) de Montpellier, qui a réalisé toute l’étude, initiée par Marc Marcesse, paysagiste coordinateur de l’A75. Pour chaque commune traversée, un document de synthèse mentionnait son milieu physique et la définition des unités paysagères, ainsi que les aménagements projetés et les dispositions nécessaires à leur mise en oeuvre.
En effet, afin d’insérer l’autoroute dans le site, le terrain naturel a subi d’importants travaux de terrassement et des traitements paysagers. La mise en place de remblais a permis la création d’une courbe de passage doux entre la souplesse du terrain naturel aux formes souples et les talus techniques plats et raides aux angles saillants. On a décidé d’amplifier la zone de contact pour évaser les angles en courbes arrondies, ce qui a donné lieu à de nombreux remaniements et au remembrement de la commune de Banassac. Le terrain a été complètement remodelé, on a raccordé la route aux vallons naturels, on a créé des zones de dépôt afin de restituer à l’agriculture des zones propices aux cultures. Il est évident qu’avec autant de remaniements, les archives archéologiques ont une chance d’avoir été déplacées…
Des recherches archéologiques d’importance variable ont été réalisées sur plusieurs sections d’autoroute. Des espaces actuellement vides recèlent des traces d’occupation ancienne. Lors des importants travaux de terrassement qu’entraîne l’implantation d’une voie, le risque de les atteindre est grand. Afin de préserver les témoignages du passé sans gêner pour autant le développement de la région, dès le stade du dossier d’enquête préalable, l’étude d’impact du projet autoroutier est réalisée afin de recenser les sites archéologiques dont la conservation est susceptible d’être affectée lors des travaux. Des campagnes de prospection aérienne et pédestre et des sondages ponctuels évaluent le potentiel archéologique des sites reconnus. Une étude archéologique détaillée a donc été menée en 1996 par G. Fages.
La construction de l’autoroute a aussi permis de rappeler que l’on n’accède pas au causse par n’importe où. C’est grâce au génie civil que les ponts et tunnels ont permis de franchir des vallons et de raccorder les contreforts du massif central ou les causses aux vallées. Auparavant, il fallait trouver un épanchement du causse pour se rendre sur les hauteurs du plateau.
 
Les prospections
 
Diverses prospections ont été réalisées, en particulier des opérations de type « révision archéologique » et des prospections inventaires et thématiques. Dans les premières, on peut par exemple citer la prospection effectuée sous forme de stage formateur par Pierre-Yves Genty nommée « Révision archéologique Lozère I » en 1986. Il s’agissait de réaliser l’inventaire des sites archéologiques de la Lozère. Gilbert Fages a également contribué à la carte archéologique en prospectant. Par exemple, le rapport de prospection de 1989 est constitué de deux parties : la première concerne le département, toutes périodes confondues, et regroupe le travail effectué dans l’année suivant les opportunités. La seconde se limite aux mégalithes des Bondons pour l’inscrire et le classer Monument Historique.
Parmi les secondes, il existe de nombreuses opérations de prospection réalisées dans le cadre de recherches préalables à des travaux de grande ampleur comme l’opération menée par Philippe Gros en 1989. C’est une étude d’impact archéologique préalable à la mise à 2X2 voies de la RN 9 dans le département de la Lozère. Le rapport est de Philippe Gros mais étaient aussi présents sur le terrain Thierry Bismuth, Jean-Yves Boutin et Gilbert Fages. Il s’agissait de recenser en prospection les sites potentiels situés sur l’emprise des travaux et à proximité et tenter de déterminer l’importance scientifique et historique de certains sites par un sondage. Il faut dire que beaucoup de sites découverts en prospection l’ont été de façon hasardeuse : certains sites ont été trouvés car la prospection se faisait en période de sècheresse ; les prés et les champs moissonnés ont pu être prospectés, alors qu’ils auraient été illisibles en temps ordinaire. Les prosecteurs ont eu du mal à prospecter les terrains accidentés. Ils font remarquer dans leur rapport la sur-représentation des sites gallo-romains, la tegula étant le seul indice que l’on repère même dans des contextes difficiles : les résultats ne rendent donc pas compte de la diversité des périodes d’occupation humaine. En tout cas, cela montre qu’il y a eu romanisation même dans les régions actuellement reculées.
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